Le deuil concerne-t-il que la mort?

Le mot deuil fait peur. Du latin dolus, « douleur », déverbal de dolere, « souffrir », est trop souvent associé au fait de perdre définitivement un être cher. On le prononce à voix basse, comme si l’on avait peur qu’il nous porte malheur, qu’il nous mène tout droit vers le chemin de la souffrance. Ce mot fait peur et pourtant il nous accompagne à chaque étape de notre vie, quel que soit l’endroit où l’on se trouve. Il revêt à la fois une dimension universelle puisqu’il touche tout le monde dans les quatre coins du globe, mais également une acceptation très individuelle dans la façon dont il peut être vécu.

Les multiples visages du deuil

En réalité, le deuil ne se limite pas à la mort. Il intervient dès que l’on se sépare d’une personne. Il s’agit-là du deuil d’une relation qui s’éteint, d’une amitié qui s’effiloche. Ou bien d’une relation qui change, qui n’est plus celle qu’elle était et qui se transforme en quelque chose qui peut nous échapper et que nous n’avions peut-être pas forcément envisagé.

Il y a également le deuil de quelque chose à laquelle on renonce. Par exemple, le deuil d’un rêve que nous n’avons pas pu réaliser, d’une version de soi que l’on pensait garder pour toujours. Ou encore d’un corps qui change par la force du temps ou à cause d’un accident ou d’une maladie. Ou par exemple le deuil d’un endroit que l’on est contraint de quitter et de laisser derrière soi.

Tous ces deuils sont bien souvent silencieux. ils ne donnent pas lieu à des cérémonies, ni à des paroles de condoléances. Ces deuils peuvent parfois être difficiles à porter. Et souvent les personnes ont du mal à se sentir légitimes, car effectivement, selon l’expression populaire, « il n’y a pas mort d’homme ».

Pourtant, ces deuils qui peuvent placer l’endeuillé dans une position d’illégitimité, laissent des traces, des cicatrices intérieures qui parfois ne guérissent jamais.

Pourtant, quel que soit le deuil, notre société nous incite à avancer, à « aller de l’avant ». D’ailleurs, dans le cadre du deuil relatif à une personne décédée, la notion de « deuil prolongé » a été introduite en mars 2022 par l’American Psychiatric Association (APA) qui a publié le DSM-5-TR (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, version révisée), dans lequel le deuil prolongé peut se produire « lorsqu’un proche de la personne endeuillée est décédé dans un délai d’au moins 6 mois pour les enfants et les adolescents, ou dans un délai d’au moins 12 mois pour les adultes ». Des symptômes physiques et psychiques qui durent dans le temps, ont également pris en considération dans ce type de deuil.

Mais, cette notion de « deuil prolongé »est très controversée et remise en question par nombre de professionnels de la santé mentale. Et ceci peut sembler relativement logique, surtout en ce qui concerne la temporalité qui y est associée, si l’on considère la dimension subjective du deuil et que l’on envisage celui-ci davantage comme un mouvement qu’un état. Nous reviendrons sur cette notion de deuil prolongé de façon plus détaillée dans un un autre article.

Le deuil comme un mouvement et non un état

Souvent, le deuil est perçu comme quelque chose à faire, une étape qu’il faudrait absolument passer, avant d’atteindre la prochaine Comme si sans être franchie, cette étape nous empêcherait d’avancer à tout prix.

Or, le deuil n’est pas une case à cocher comme l’on cocherait ce que l’on vient d’accomplir sur une do list.En réalité, il s’agit d’un mouvement, parfois lent, parfois plus rapide, en fonction du vécu de chacun, en fonction de ce que l’on vient de perdre, des répercussions de cette perte sur notre présent ou notre futur.

En aucun cas il ne s’agit d’oublier, mais d’apprendre à vivre avec ce changement et surtout d’avancer à son rythme. La question de l’acceptation est également à prendre en compte et ceci quel que soit le deuil que l’on est en train de traverser. Accepter ce qui n’est plus, ce qui reste sans ce qui n’est plus et accepter ce qui viendra. Pour ce faire, il faut acquérir un certain lâcher-prise, prendre conscience que nous n’avons pas le contrôle sur tout. Pour cela, il faudra s’autoriser à traverser différentes étapes, différentes émotions, tantôt brutales, tantôt plus calmes. Parfois, il y aura des moments où vous direz que vous avez accepté, puis le lendemain prendre conscience qu’il reste encore du chemin à parcourir. Et tout ceci est bien normal. Car le deuil est avant tout un processus et comme tout processus, il est rarement linéaire.

Ce que le deuil nous apprend

Le deuil s’inscrit dans une dynamique d’apprentissage, celui de la transformation. Il nous fait prendre conscience que tout est en perpétuel mouvement, en constant changement Et c’est aussi cela qu’il convient d’accepter, même si c’est douloureux et que ce deuil se fait à nos dépends. Ce changement peut parfois être bénéfique, notamment lorsque vous quittez une relation à laquelle vous étiez attaché et dont vous vous rendez compte que finalement elle ne vous convenait pas tant que cela.

Le deuil confronte la personne endeuillée à ce qui reste et l’invite à donner de la considération à ce qui est là et qui avait peut-être été abandonné jusqu’alors. C’est le cas d’une personne qui était trop investie dans son travail et qui finit par se faire licencier. Elle peut alors avoir des peurs, être dans l’angoisse du futur, de ce qu’il adviendra pour elle, mais peut-être aussi pour sa famille. Mais avec cette perte, elle renoue peut-être aussi avec des choses qu’elle aimait faire et pour lesquelles elle ne trouvait plus de temps, ou avec des personnes qu’elle ne voyait plus trop.

Le deuil nous apprend la présence à soi, la lenteur avec le temps du deuil qui est souvent bien différent du temps induit par la société qui incite à aller vite, à tout accomplir rapidement, sans prendre ce temps nécessaire à la reconnexion intérieure, à l’introspection.

Le deuil nous apprend parfois, comme dans les deux précédents exemples cités, la gratitude, car ce que l’on perd peut parfois, avec le temps s’avérer être un cadeau.

Et tel que le dit Khalil Gibran, « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit ».

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